La conférence du 28 mars : « Fouilles sous-marines du Saint Géran » par Jean-Yves Blot

– Parti de Lorient, le Saint Géran, lourd vaisseau de la Compagnie des Indes, attendu par le gouverneur Mahé de La Bourdonnais, arrive en vue de l’Isle de France (Maurice). Dans la nuit du 16 au 17 août 1744, drossé sur les brisants de l’ilot d’Ambre il fait naufrage. De nombreux noyés dont plusieurs femmes sont à déplorer… – Lors de son séjour dans l’île quelques années plus tard, Bernardin de Saint-Pierre s’empare de ce drame pour écrire « Paul et Virginie », son roman à succès en 1778.

L’épave du mythique St Géran, navire de la Compagnie des Indes françaises a-t-il livré des secrets lors de la « Mission Saint Géran 2022-2023 ?

Jean-Yves BLOT, Docteur en archéologie navale privilégie les sites de naufrages de grande dispersion. Il est l’inventeur de l’épave de la « Méduse » en 1980 au large de la Mauritanie…

Parmi ses œuvres :

– « A la Recherche du « Saint Géran » au pays de Paul et Virginie » en 1984,

– « L’histoire engloutie ou l’Archéologie sous-marine » en 1985,

… lui ont valu des prix prestigieux de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer, et de l’Académie Française.

L’épopée du Saint Géran

Ce navire de la Compagnie des Indes, de 600 tonneaux et armé de 28 canons, est lancé à Lorient le 11 juillet 1736.

II part de Lorient le 24 mars 1744, pour son quatrième voyage sous le commandement du capitaine Richard de Lamarre.

– Le Saint Géran ramène des passagers à destination de l’Isle de France, (Maurice), et de l’Isle Bourbon, (La Réunion).

Il embarque 186 personnes, dont 7 officiers d’état-major, 18 officiers mariniers, 5 non-mariniers, 5 pilotins, 90 matelots bretons, 19 mousses, 4 domestiques, 19 passagers et domestiques, un passager clandestin.

Il fait escale à l’île de Gorée pour embarquer 30 esclaves (20 hommes et 10 femmes). 

En cours de route, le scorbut fait au total 11 victimes.

– Le vaisseau apporte entre autres 25 mille piastres d’argent pour renflouer l’économie des Mascareignes, et du matériel pour la création de la première usine sucrière du gouverneur de l’Isle de France, Mahé de La Bourdonnais.

Arrivée à l’Isle de France

– Le 17 août 1744, le Saint Géran arrive au nord-est de l’Isle de France (Maurice), après quelques 5 mois de navigation.

– Il est trop tard pour gagner le Port-Louis. Le Commandant hésite entre rester au large et mouiller à la Baie du Tombeau. Il est décidé de jeter les ancres à quelques encablures de la côte.

Dans la nuit du 17 au 18 août 1744 le lourd vaisseau traîne ses ancres. Drossé sur les brisants de l’ilot d’Ambre, il se couche sur tribord et se disloque très rapidement. En quelques heures il ne reste plus rien du vaisseau.

En effet, comme le préciseront les missions archéologiques, les hommes et les morceaux du navire qui ont pu passer à l’intérieur du lagon, ont été entrainés par les courants vers la Passe des Citronniers.

– Seuls 8 matelots et le passager Jean Diomat échappent au naufrage. Une femme et un homme décèdent le lendemain.

Le gouverneur Mahé de La Bourdonnais, arrivé après le drame, fait faire des recherches. Il a subi de lourdes pertes et rapporte :

« Il n’a pas été possible de rien avoir de la cargaison que quelques mitrailles et de petits objets qu’à peine payent-ils les frais que nous payons pour les avoirs… »

Littérature

En 1770, Bernardin de Saint-Pierre s’empare de ce drame pour écrire « Paul et Virginie », son roman à succès.

De Saint-Pierre apporte une description assez détaillée du naufrage. Mais il ne situe pas le lieu de la catastrophe avec précision. Par ailleurs il fait intervenir le naufrage le 24 décembre lors d’une tempête, sachant qu’au mois d’août la saison n’est pas cyclonique à l’Isle de France, même s’il peut y avoir des vents du sud-est et de la houle. Enfin il théâtralise la mort de la jeune « Virginie » qui se noie parce qu’elle ne veut pas enlever ses vêtements pour se jeter à l’eau…

Les restes de l’épave

– En 1966, des plongeurs locaux découvrent une cloche, des canons et des ancres enfouis profondément dans le corail à 6 mètres de profondeur, à proximité de l’îlot d’Ambre.

– En 1979, le Dr Blot, alors jeune archéologue, effectue des premières plongées à la recherche du Saint Géran « au pays de Paul et Virginie ». Cette mission démontre que le site du naufrage s’étend de l’île d’Ambre jusqu’à la Passe des Citronniers et permet de ramener à la surface des objets qui sont exposés depuis au musée naval de Mahébourg à l’île Maurice. Les pièces retrouvées ont été frappées au Mexique entre 1739 et 1742.

Elle met par ailleurs en évidence que le paysage sous-marin associé au naufrage de 1744 est le prolongement du paysage volcanique qui l’enserre.

– En 2018, lors d’une visite effectuée par le Dr Blot sur le lieu du naufrage à la Passe des Citronniers, en face de Poudre d’Or, les données recueillies indiquent que le site a subi des transformations diverses et souffert de pillages au fil des dernières décennies.

L’utilisation d’explosifs par des pilleurs d’épave a hélas détérioré le site archéologique.

Concentré sur quelques hectares de fond de corail et de sable, le périmètre sous-marin du naufrage du Saint-Géran « apparaît comme un tissu identitaire dont la nature intrinsèque reste à approfondir sur la toile de fond de la société mauricienne d’aujourd’hui ». Une nouvelle mission s’impose pour les analyser.

– Une équipe de chercheurs convient d’entreprendre un travail approfondi sur le site du naufrage. Ils sont originaires de Maurice, du Portugal, de France, des Etats-Unis et d’Italie…

– La mission de 2022-2023 est précédée d’une exposition, conçue et animée par le Dr Blot et qui s’est tenue au mois de septembre 2022 au Portugal. Elle retrace, de façon allégorique toute l’épopée du navire, mais aussi l’aventure de ceux qui l’ont découvert et qui vont se jeter à l’eau à partir de novembre 2022, bravant les conditions souvent tumultueuses de la Passe des Citronniers.

La MISSION Saint Géran 2022-2023 est internationale.

Trois universités et leurs centres de recherches respectifs sont impliqués dans la mission Saint Géran 2022-23. Elles sont signataires d’un protocole de recherche scientifique pluridisciplinaire.

Il s’agit du CHAM, Centre de Recherche Spécialisé dans l’Histoire de l’Outremer, de l’université Nova de Lisbonne, du département de géoscience de l’université d’Aveiro et du département de biologie marine de l’Université de Maurice.

Les membres de ces centres de recherche sont épaulés par deux experts internationaux des Etats-Unis et d’Italie, ainsi que par ceux de l’Université de Maurice.

Dirigée par le Dr Jean-Yves Blot, l’équipe, basée à Grand-Gaube, est à pied d’œuvre pendant deux mois.

278 ans après le drame, le Dr Blot et son équipe s’appuient d’abord sur les éléments recueillis sur le terrain durant la mission de 1979, et élargissent par la suite à travers un travail de terrain, le spectre des recherches.

L’objectif de la mission de 2022-23 consiste à analyser le paysage corallien et sous-marin lié à l’épave, en s’appuyant notamment sur ses caractéristiques magnétiques.

– Le programme de recherche a été élaboré au département de géoscience de l’université d’Aveiro, au Portugal, qui a dépêché sur place des membres de son équipe de géophysiciens, munis de prototypes fabriqués spécialement pour effectuer les analyses photogrammétriques du site.

Cette technologie permet d’identifier les moindres fragments enfouis sous l’eau, et rattachés à l’épave, notamment les métaux.

La couverture photogrammétrique sous-marine réalisée par ses collègues de Peniche et Coimbra, s’avère délicate mais fructueuse.

L’archéologue sous-marin Yann Von Arnim ne ménagera pas ses efforts.

Les plongeurs ont dû braver des conditions souvent tumultueuses dans la Passe des Citronniers. Les recherches permettent de relever la présence des fers entravant les vingt hommes et dix femmes enchaînés à fond de cale, qui périrent noyés.

– Sur le plan logistique marine/sous-marine, la couverture aérienne à basse altitude du site du naufrage de 1744 demeure très délicate. Les scientifiques se référaient à des photos réalisées à l’aide d’un petit avion télécommandé, lors d’une précédente mission.

Cette fois il disposent d’un drone qui mais se heurtent souvent à des conditions météo qui ne permettent de faire de bonnes photos que dans certaines conditions.

– Les chercheurs s’appuient enfin sur des analyses spectrales en haute définition via le réseau satellitaire, ainsi que de la photogrammétrie sous-marine et aérienne (réalisée à l’aide d’un drone). Des images satellitaires de haute résolution fournies par l’Agence Spatiale Européenne de la côte mauricienne, s’avèrent très instructives…

– Jean-Yves Blot fait enfin défiler des dessins de la mission décrivant les mécanismes de destruction du navire et d’éparpillement de ses composants et contenus.

– Aujourd’hui, avec un tel déploiement de compétences l’objectif ultime de la mission Saint Géran 2022-23, a pris une importance qui dépasse le cadre de l’île Maurice. Les jalons techniques scientifiques et administratifs permettent d’enclencher le processus d’obtention d’un statut de préservation de ces lieux chargés d’histoire, de mémoire mais aussi d’identité. Ils concentrent des éléments incontournables du patrimoine mondial.

Article également paru dans le Journal des Archipels – Sources :

 Histoire(s) Mauricienne(s)/Jean-Yves Blot

Et renseignements fournis par Yann Von Arnim.